Benslimane ou la « dolce vita » marocaine

A quelques kilomètres du brouhaha de Casablanca et des usines de Mohammedia, se situe un havre de paix. Entourée d’arbres, de champs de blé, de vignes et de pâturages où broutent en toute liberté vaches et moutons, Benslimane séduit par son charme bucolique : aujourd’hui, elle est devenue la ville de plaisance des Casawis et les Rabatis. « Ils viennent avec leur pique-nique, se promènent en forêt, y laissent leurs ordures et repartent chez eux : ils ne consomment rien. Et de plus en plus, ils s’achètent un terrain pour y construire leur résidence secondaire », regrette un habitant. Un chapeau en tissu vissé sur la tête, une épaisse moustache grise, des yeux rieurs et un ventre opulent, Mohamed Agunina, militant à l’USFP, ne se laisse pas abattre. Il préfère rire de la situation en buvant son petit verre de café crème. Tels les Français pendant le protectorat, les riches Marocains des grandes villes s’approprient une part de Benslimane. Accablés par la chaleur, le bruit et la pollution des zones urbaines, ils viennent prendre un bol d’air pur dans la commune rurale à deux pas de chez eux. Benslimane jouit d’un climat doux et sec, qui rappelle l’atmosphère des petites places ombragées des villages européens de la Méditerranée. La petite ville incarne la « dolce vita » marocaine. Sur l’artère principale, une avenue bordée de palmiers, trottent des chevaux. Ils tirent les calèches vertes qui servent de petits taxis. Lorsque le coucher de soleil illumine les murs blancs ou ocres des maisons, Benslimane prend une dimension romantique. Aucun bruit de klaxons ou de moteurs ne vient perturber cet instant idyllique.

Benslimane a toujours attiré les gens venus d’ailleurs. Feu Hassan II s’y était installé et y avait fait construire un immense terrain de golf pour y assouvir sa passion. Il foulait le « green » près du grand lac dans sa tenue rose bonbon. Driss Basri, l’ancien ministre de l’Intérieur, faisait de même. Sa femme, Fatiha Slimani, était originaire de la ville. Un des habitants de Benslimane se rappelle de cette époque : « le couple vivait à l’écart. Il ne se souciait nullement de la population. Il ne s’occupait que de ses biens. Il n’y avait rien : seulement un souk et quelques ruelles », raconte Saïd Benlabbah, journaliste correspondant du journal de l’Istiqlal, Al Alam. « La ville était aux mains d’un analphabète. Comme il était de la famille Slimani, il cumulait des postes importants, sans aucune compétence : il était à la fois président de la commune, député, directeur du Raja et d’un grand hôtel », ajoute le militant, de sa voix éraillée.

L’invasion des « étrangers », redoutée par les Slimanis, n’est pas près de s’arrêter. Compte tenu de ses atouts géographiques, Benslimane a vocation à devenir une ville touristique. La ville toute entière apparaît comme un chantier où tout reste à faire. Déjà, entre 2003 et 2008, la ville a accueilli près de 37 milliards de dirhams. Symbole le plus parlant : le bâtiment tout en béton en plein centre ville, le futur hôtel de ville. Parmi les grands projets, figure la réalisation de deux grandes écoles : une pour développer les compétences des ingénieurs et une autre consacrée à l’hôtellerie. Pour le moment, elles font cruellement défaut : les Slimanis sont obligés d’aller à Mohammedia, Rabat ou Casa. Le dimanche soir, ils partent avec leurs bagages dans des taxis pour rejoindre la gare de Bouznika.

A l’entrée de la ville, derrière deux portes majestueuses au charme médiéval, se construit un grand complexe résidentiel à l’intérieur du terrain de golf. Les promoteurs ont fait du cadre naturel de la commune un argument commercial. Les villas des « Jardins de Benslimane » aux noms d’arbres fruitiers seront d’une surface comprise entre 200 et 350 m2. Le complexe sera également doté d’un hôtel de luxe, d’un cours de tennis et même d’un bar à cigares. Tout comme à Salé ou Bouskoura, on détruit le cadre naturel pour construire des habitations destinées à une élite. La population locale en pâtit. Les prix flambent à une vitesse incroyable : le m2 a atteint 10 000 dh. Plutôt pauvres, car essentiellement agriculteurs et retraités, les habitants ont de plus en plus de mal à se loger.

A moins de trois semaines des élections communales, les Slimanis n’ont pas l’air de se soucier de l’issue du scrutin. « Je ne voterai pas. Quels que soient les gens élus, ça ne changera rien pour moi », dit un jeune homme. Accompagné de ses amis, il boit un thé à la menthe et déguste une msemem au miel. Sur la douzaine de listes, apparaît comme favorite celle du maire actuel Khalid Dahi (Istiqlal). A Benslimane, une crise a éclaté au sein de l’USFP. Mohamed Agunina devait figurer sur la liste, mais « certains ont pris des décisions sans avertir personne. Des nouveaux ont fait leur liste. La plupart des anciens ont été mis à l’écart. J’en fais partie », explique l’agriculteur à la retraite. « Mais je m’en moque », rajoute-il avant d’éclater de rire. Même lui, militant de première heure du parti socialiste, pense que Khalid Dahi va être réélu. « L’important est d’avoir quelqu’un qui pousse Benslimane vers l’avant ».

Saïd Benlabbah vante le bilan du président de la commune, élu en 2003. « M. Dahi a rénové une grande partie du parc du centre ville. Autrefois, c’était le repaire des drogués et des misérables. Aujourd’hui, c’est devenu un endroit très prisé ». Si l’ensemble du parc paraît propre, on ne comprend pas pourquoi des déchets de toutes sortes sont entassés près du terrain de jeu pour les enfants. Routes et éclairage public ont été développés.

Les terres de moins en moins fertiles, à cause de sécheresses répétées et des ravages causées par les précipitations de cet hiver, que deviendra Benslimane dans une dizaine d’années, privée de force de l’âme de ses paysans ? Fatiha Slimani est revenue et a retrouvé tous ses biens. Du protectorat, il ne reste plus grand chose : tous les Français sont partis et les locaux ont oublié la langue de Molière. Seul l’aéroport, construit par les colons dans les années 30, rappelle le temps du protectorat. Depuis l’année dernière, la structure fait l’objet d’un réaménagement. Benslimane deviendra-t-il le nouvel eldorado des nouveaux colons que sont les investisseurs ? Ceux qui investissent considèrent déjà le petit paradis vert comme un terrain de jeu. Nouveaux complexes résidentiels, touristiques et sportifs, un aéroport, agrandissement de la zone industrielle.. une fois ces constructions achevées, que restera-t-il de la « dolce vita » marocaine et de la joie de vivre des habitants de Benslimane ?


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