Chasse aux sorcières à Triora

Triora, petit village perché à 780m sur une montagne ligure, surplombe la rivière Argentina et envoûte par son côté mystérieux. Aux alentours, rien qu’une épaisse forêt de sapins où les chamois côtoient loups, chevreuils et sangliers et insectes fluorescents. Une terre humide balayée par des vents puissants, où le brouillard peut tout faire disparaître en quelques secondes, comme si on avait jeté une malédiction sur cette contrée . Dans ce décor sauvage, il n’est pas étonnant que des sorcières y aient élu domicile jadis. Aujourd’hui, bien qu’elles n’existent plus, les « maudites » continuent de hanter le petit village. Mais contrairement à autrefois, les habitants de Triora ne s’en plaignent pas. Nombreux touristes viennent se perdre dans les ruelles pittoresques de ce bastion mystérieux pour connaître l’histoire des sorcières. Les moins aventureux se contenteront de visiter le Musée ethnographique et de la sorcellerie à l’entrée du village, dans lequel une pièce est entièrement consacrée aux hérétiques. Mais s’arrêter en si bon chemin serait bien dommage, tant le bourg recèle de secrets. Maisons abandonnées ou en travaux, escaliers cachés, ruines, Triora est un labyrinthe marqué par l’Histoire et beaucoup de bâtiments viennent rappeler la chasse aux sorcières.

Partie de cache-cache

Visiteurs, vous trouverez peut-être, après avoir gravi quelques marches, un étroit passage sombre et calme, même en plein jour. Arrêtez-vous un instant, reposez-vous et rafraichissez-vous avec l’eau de la source vivifiante. Si vous prenez le temps d’observer ce lieu, vous apercevrez l’ombre de la sorcière. Poursuivez-la. Enfilez quelque temps le costume de Matthew Hopkins, le « Witchfinder General ». Mais attention, la sorcière a plus d’un tour dans son sac. Elle fera tout pour brouiller les pistes. L’esprit vous guidera sur la place d’une église. Mais quelle est donc cette hydre représentée sur le sol ? Est-elle la gardienne des lieux ? La mosaïque interpelle. Sûrement encore un tour de la sorcière.

Tout au long de la course-poursuite, l’ombre s’arrêtera devant des portes de maisons, la plupart en ruines. Au temps où les sorcières vivaient encore à Triora, au XVIe siècle, les autorités avaient transformé les maisons des femmes accusées de sorcellerie en véritables geôles, en attendant qu’elles soient jugées. La maison la plus remarquable est la Cabotina. La « grotte des sorcières », comme on l’appelle de nos jours porte bien son nom. En effet, de l’ancienne chaumière, il ne reste plus que trois murs recouverts en partie. A l’intérieur, le visiteur peut en apprendre un peu plus sur le procès des sorcières de Triora, s’il comprend l’Italien. Si ce n’est pas le cas, il pourra quand même se contenter d’un tête-à-tête avec une des maudites. Le mannequin est assis sur une chaise en bois, habillé de haillons colorés, derrière une grille comme une cellule. La sorcière n’a rien d’inquiétant : pas de nez crochus ou de chapeau pointu. Seulement un air paisible et une jolie frimousse.

Le procès

C’est peut-être ça qui dérangeait le plus les autorités morales, notamment l’Eglise. Ces femmes vivaient seules et aimaient se promener en forêt pour cueillir des herbes. Peut-être ont-elles été la cible d’un règlement de comptes après des histoires d’adultère ? Une vingtaine de prétendues sorcières (13 femmes, 4 jeunes filles et un garçon) ont fait l’objet d’une longue procédure judiciaire qui a duré près de deux ans.

Pendant l’été 1587, des habitantes de Triora sont accusées de sorcellerie. Depuis deux ans, le village est victime d’une famine. L’assemblée du village (composées des citoyens) tient ces « sorcières » comme responsables de la catastrophe. Alors, elle charge deux inquisiteurs « d’enquêter », un est originaire de Gênes, l’autre d’Albenga. Une vingtaine de sorcières sont emprisonnées directement chez elles.

En janvier 1588, treize femmes sont torturées pour sorcellerie. Parmi elles, une succombe aux mauvais traitements. Il se trouve que c’est une des plus vieilles et riches personnes du village. Les anciens, touchés par cette disparition, écrivent au Gouvernement de Gênes pour tenter de stopper le procès, en mettant en avant le manque de preuves et la brutalité des traitements infligés aux accusées. Pendant ce temps, les tortures continuent, mais les femmes prônent toujours leur irresponsabilités dans les faits reprochés. Un peu plus tard, le Gouvernement de Gênes intervient. Le vicaire d’Albenga doit se justifier. « J’agis au nom de la loi et de la justice. », aurait- il écrit dans une lettre. Quant aux manque de preuves, il se défend en mettant en avant l’indépendance de la justice. Malgré cette intervention et la visite du chef Inquisiteur de Gênes en mai 1588, le sort des sorcières ne s’améliore pas. Seulement, l’une d’elles est relâchée : elle n’a que 14 ans. En juin, treize femmes prennent de force la direction de la prison de Gênes. Là-bas, elles subissent les mêmes traitements. Les confessions sont surprenantes : beaucoup auraient tué des enfants, des animaux et même des adultes. Une prétend même avoir déclenché un orage si violent qu’aucune vigne n’a pu poussé en l’espace de trois ans. Il est peu probable que ces faits soient avérés. Peut-être que ces femmes sont devenues complètement folles à cause des tortures répétées depuis près de six mois ? Cependant, ces confessions sont rapportées et envoyées à Gênes par un commissaire spécial. Elles seront condamnées à mort.

La fin

Mais le procès de Triora n’est pas terminé. Il reste encore 5 sorcières à Triora. La condamnation à mort est décidée par les trois juges chargés d’instruire le procès, et confirmée par le Sénat de Gênes. Cependant, le chef Inquisiteur intervient : une organisation laïque n’a pas le droit de donner un verdict et une punition. Malgré cela, les cinq femmes rejoignent quand même leurs concitoyennes dans les cellules génoises au mois d’octobre. Pour régler le conflit entre l’Eglise et l’Etat, le procès est transféré à Rome, mais le verdict sera reporté jusqu’au mois d’août de l’année suivante. Entre temps, cinq sorcières meurent en prison. Quant aux autres, personne ne sait ce qu’elles sont devenues. Peut-être ont-elles trouvé un rat dans leur geôle avec lequel elles ont fabriqué un onguent d’invisibilité ?


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