Jamal Abdennassar : agitateur de la culture

Il ne faut pas s’attendre à voir un homme en djellaba, coiffé d’un fès et servant le thé à la menthe à ses convives. Jamal Abdennassar, 35 ans, veut sortir de la carte postale. « Le Maroc n’est pas que ça ». D’ailleurs, il ne boit du thé que rarement : il préfère la bière. Affalé dans son divan rouge et bleu, il en sirote une, en fumant une petite cigarette. Sur la bouteille, on peut lire la provenance : Amsterdam.

De la capitale des Pays-Bas, il en revient , car du 24 janvier au 1er février, se tenait la dixième édition de la « Fashion week ». La mode, c’est son monde à lui. Avec son ami, Bechar El Mahfoudi, il a créé sur le même modèle en 2006, Festimode à Casablanca. Pendant 5 jours, la ville blanche accueille des défilés de créateurs, une exposition et un débat qui aborde la mode sur tous les plans. « Le but est de faire découvrir les créations des Marocains qui sortent du schéma traditionnel. On ne les sélectionne pas : on sollicite les créateurs en essayant de comprendre leur démarche artistique », déclare Jamal Abdennassar, d’une voix dynamique et enthousiaste. Avant d’ajouter : « Il n’y a pas encore de mode typiquement marocaine, à part le caftan que beaucoup nous envient. Contrairement à la France qui fait rêver avec ses défilés de grands couturiers ou Zara. La marque a tellement de succès ici qu’elle est devenue le meilleur ambassadeur de l’Espagne après le Real Madrid. »
Il reste donc à créer une nouvelle économie liée à la culture dans le pays, car le jeune directeur artistique est conscient des recettes que peut engendrer la mode. « Si on arrivait à créer une marque de prêt-à-porter à bas prix de bonne qualité, la société pourrait être transformée, car ça limiterait la contrefaçon ».

Jamal Abdennassar n’est pas un créateur de mode. C’est un esthète qui s’extasie sur les drapés des robes, les coupes ou les couleurs des vêtements. Il admire le travail de Jean-Paul Gaultier qui « n’a jamais cessé de créer » ou de Karl Lagerfeld qu’il trouve « magnifique ». Le jeune homme ne joue pas pour autant les dandys. Vêtu d’un jean délavé, d’une veste et d’une chemise noire aux allures espagnoles, Jamal Abdennassar incarne l’élégance simple. Pas de fausses bonnes manières : il a le verbe franc et direct. Il peut parler librement de sexe ou de religion.
Discuter, c’est le but de CasaProjecta, organisé presque tous les mois dans un café de Casablanca et parfois de Rabat depuis plus d’un an. Ces soirées font honneur aux arts visuels. Courts-métrages, photos, clips, documentaires sont un prétexte à lancer un débat convivial, parfois autour d’un thème précis. En octobre 2008, la soirée s’est faite en partenariat avec l’Association Contre le Sida (ACLS) au Maroc. « C’était l’occasion de parler d’une façon détendue de la maladie. Pour éviter la polémique, nous avons choisi de ne pas montrer de rapports sexuels, mais on a quand même réussi à réunir 15 courts-métrages et une série de publicités françaises, marocaines et sud-africaines. On a remarqué avec certains films qui datent des années 90 que la question du sida n’a pas beaucoup évolué. Même si on utilise un peu plus le préservatif, la séropositivité reste toujours aussi taboue », se rappelle Jamal Abdennassar.

Depuis la première édition d’octobre 2007, CasaProjecta a fait son chemin. « D’une vingtaine de personnes à ses débuts, on est passé à 200. » Et aujourd’hui, une centaine d’habitués se pressent chaque mois aux soirées organisées par Jamal Abdennassar. La dernière a eu lieu le 4 février dernier au bar « Jazz sous le rocher » à Casablanca. « Ce que j’aime dans ce projet, c’est l’échange. Comme Casa Projecta se passe dans un bar, il y a toujours les gens qui viennent exprès et les simples clients. Ceux qui sont là juste pour boire un coup sont souvent surpris par la programmation et en discutent avec les autres », remarque le directeur artistique, en prenant une bouffée de sa cigarette.

Bien sûr, « le but est aussi de faire découvrir des artistes marocains ou des œuvres ayant un lien avec le pays. Quand les réalisateurs sont d’ici, j’essaie de les faire venir pour une intervention », précise Jamal Abdennassar. Au départ, ils étaient deux à se lancer dans l’aventure de Casa Projecta, mais à présent, le trentenaire gère tout seul cet évènement. Il fait quand même appel à des gens pour dénicher les perles qu’il projette dans ses soirées. Grâce à son succès, Casa Projecta ne coûte pas d’argent à son créateur. « Les lieux où j’organise les soirées me prêtent tout le matériel nécessaire ». Casa Projecta est en passe de devenir un incontournable.

Lorsqu’il s’agit de son travail, Jamal Abdennassar peut parler des heures. Mais de temps en temps, l’homme marque une pause et savoure un moment de silence en regardant les tableaux accrochés aux murs de son salon. L’un deux a été réalisé par un de ses amis, un Japonais qu’il a rencontré en France.

Cette image lui rappelle sa jeunesse à Marseille, où il était étudiant aux Beaux-Arts entre 1991 et 1994. Très vite, le Marocain encore mineur s’était formé un petit cercle d’amis. Parmi eux, un Japonais, un juif pied-noir et un Marseillais de souche, le jeune homme se sentait unique. « J’adorais le cosmopolitisme de cette ville. Chacun faisait découvrir sa culture aux autres : je me souviens des poissons au gros sel du Marseillais ou des 13 plats de poulets de mon ami juif et eux raffolaient des mets marocains que je leur préparais ». Nostalgique, Jamal Abdennassar l’est forcément.
Pourtant, trois ans après avoir vécu dans la cité phocéenne, l’étudiant retourne au Maroc. « Même si je m’y plaisais, je n’étais pas chez moi et ça, il y avait toujours quelqu’un pour me le rappeler. De plus, rester à Marseille signifiait poursuivre les études pendant encore 5 ans. Ce schéma-là ne me convenait pas, Au Maroc, la créativité était encore possible. J’ai préféré rentrer et participer à quelque chose. »

De retour au pays, Jamal Abdennassar ne chôme pas : il atterrit dans le monde de la pub par hasard. Puis au bout de 4 ans, le jeune homme devient directeur artistique et monte sa propre boîte, qu’il fermera en 2004. Aujourd’hui, il travaille en indépendant et essaie « de ne travailler que sur des projets culturels ».

À partir de 2003, Jamal Abdennassar, originaire de Mohammedia fait une tournée des villes marocaines. Travaillant dans l’événementiel, il vit tour à tour à Tétouan, Fès, Agadir, Oujda et Tanger. Mais c’est finalement Casablanca qu’il adopte. « J’adore le bruit ! ». Jamal Abdennassar aime ce qui bouge. Le bourdonnement et le brouhaha du boulevard Mohammed V le fascinent. Puis à Casablanca, « il y a plus de concurrence, il faut que tu t’affines, j’aime ça ! Car c’est le défi qui te pousse à t’améliorer et te fait passer à un niveau supérieur. En plus, c’est là que tout commence ». Reste à créer des infrastructures dignes de ce nom, car pour le moment, « à part les instituts étrangers et le théâtre Mohammed VI, il n’y a pas grand chose ».


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