La prison flottante

Après avoir vécu trois ans comme des mendiants dans le port de Casablanca, quatre matelots, deux Russes et deux Ukrainiens tous âgés d’une cinquantaine d’années, dont une femme, viennent d’obtenir gain de cause : grâce à d’ardentes négociations entreprises par l’ambassade d’Ukraine au Maroc, une procédure judiciaire est en cours. Les matelots devraient être indemnisés : ils se sont mis d’accord pour partager équitablement la somme de 251 000 dollars (environ 2 000 000 dh) fixée par le Tribunal de Première Instance de Casablanca. En attendant de retrouver le vrai coupable, les ambassades des deux pays slaves dédommageront les victimes. Plus tard, leur navire sera vendu aux enchères et l’argent récolté leur sera également destiné. Une partie servira tout de même à rembourser les frais de justice et de rapatriement, car pour le moment, ceux-ci ont été avancés par le Syndicat National des Dockers. Trois des quatre marins sont rentrés chez eux en avion le vendredi 5 juin. Une maigre compensation qui mettra fin à ce long cauchemar. Le capitaine russe, quant à lui, est resté à Casa pour suivre le dossier. Il est toujours prisonnier de son bateau.

Mais que faisaient donc ces quatre Slaves au port de Casablanca ? Partis de Sébastopol, en Ukraine, le 10 mars 2006, ils sont arrivés au Maroc quatre mois plus tard seulement. Construit en 1964, le Baltiyskiy-21, « un navire poubelle », est affrété par un importateur marocain pour assurer le transport de poteaux de bois entre l’Ukraine et le Maroc. À son arrivée au port de Casa, le réceptionnaire saisit le navire, car la cargaison qu’il transporte est avariée : il réclame à l’équipage plus de 4 millions de dirhams. Pour la même raison, la société Atlanta qui a été choisie pour assurer la cargaison saisit elle aussi le navire et réclame près de 3 000 000 de dirhams.

Mais à ce moment-là, impossible de mettre la main sur l’armateur. Sa société, Ran Denyzcilik, basée à Istanbul, n’est qu’un leurre : son siège social est totalement factice. Et comme c’est à l’armateur de définir les garanties pour obtenir la levée de la saisie et que le navire n’est affilié à aucune mutuelle, l’équipage se retrouve prisonnier. Même en vendant le bateau, les amendes n’auraient pas pu être payées.

Déjà, pendant son voyage, le bateau avait fait escale à Istanbul pendant un mois soi-disant pour subir des réparations. A-t-il été bloqué par les autorités turques au passage du Bosphore parce que le navire était en piteux état ? Quel rôle a joué l’armateur turc à ce moment-là ? Pourquoi a-t-il disparu et n’est intervenu à aucun moment pour aider financièrement l’équipage ?

Depuis son arrivée au port de Casa, l’équipage composé de onze personnes au départ est voué à son propre sort : ils n’ont pas de visa pour rentrer sur le territoire marocain, donc sont prisonniers sur leur navire et de la zone sous douane. Après avoir vendu tout ce qui était vendable (fuel, extincteurs, canots de sauvetage…), les matelots se débrouillent pour survivre. Ils pêchent par-dessus bord. Des navires voisins leur donnent quelques victuailles. Le consul d’Ukraine à Rabat fournit l’équipage en médicaments. Sur les onze marins d’origine, sept, dont le propriétaire du bateau, un Russe, sont repartis en octobre 2006 en même temps qu’un autre navire ukrainien. Les quatre derniers exigeaient que leurs salaires soient reversés. Est-ce que cette « grève » de trois ans aura-t-elle vraiment valu la peine ? Cette histoire n’est elle pas une sombre machination pour revendre une vieille épave ? Quelle est la part de responsabilité du Maroc dans cette histoire ? Quelle est la véritable identité de l’importateur ? Le dossier n’a pas encore livré tous ses secrets.


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