Le grand trou et les petits cailloux

Il était une fois, il n’y a pas si longtemps de cela, un couple en vacances avec leur enfant. Ils louaient une maison sur une petite île près d’un grand trou profond dont on ne voyait pas le fond. L’enfant adorait y jeter des petits cailloux pour entendre leur bruit résonner sur des choses qu’il ne pouvait pas percevoir. Il s’imaginait qu’une étrange créature mangeuse de ses petits bouts de pierre y vivait.

Après s’être longtemps amusé, le petit garçon de six ans rentra chez lui. Lorsqu’il arriva, sa mère lui dit  : – Tu es content de retourner ici, petit Tom  ?

    – Oh oui, alors  ! C’est rudement chouette  ! En plus, je peux donner à manger à Kali.

Sa mère, d’un ton un peu sévère, dit  : – Tom, la nourriture que je te donne n’est pas pour les chiens errants.

– Mais Maman, Kali n’est pas un chien. Il mange des cailloux.

– Des cailloux  ? Et où vit Kali  ?

    – Au fond du trou rond, là-bas.

    – Maintenant, va prendre un bain. Nous allons bientôt manger.

    – Il est où, papa  ? demanda l’enfant.

    – Il est allé pêcher, il va bientôt rentrer. . . D’ailleurs, le voici  ! Allez, file  !

    – Oui, Maman  !

Et le garçon courut vers la salle de bain. Dans sa baignoire, Tom pensait à Kali et s’imaginait comment il pouvait être  : – Il doit être tout vert, énorme, avec deux grandes dents devant.

Pendant ce temps, la mère et le père de Tom étaient dans le salon, en train de discuter.

    – Arsène, tu sais quoi  ?

– Non, Lucie, répondit le père.

    – Tom a vu un monstre mangeur de pierres.

    – Il a réellement vu Kali  ?

    – Tu le connais, toi aussi  ? s’étonna Lucie.

    – Bien sûr, j’ai passé toute mon enfance dans cette maison et ce trou, là-bas, je peux te dire que j’en y ai jeté des cailloux, dedans.

    – Ah bon  ? Mais il est comment  ?

    – Je ne sais pas  : je ne l’ai jamais vu. Je suppose qu’il doit être vert.

    – Pourquoi, vert  ?

    – Tu ne connais pas la blague  : «  Qu’est-ce qui est vert, qui vit à dix mètres sous terre et qui mange des pierres  ?  »  ? Moi, je répondais «  Kali  » quand j’étais petit, ça énervait tout le monde.

    – Mais comment ça se fait que tu connaisses son nom  ?

    – C’est moi qui lui ai donné  : c’est le bruit des deux derniers ricochets du caillou, un son grave puis un son aigu. Je n’en ai jamais parlé à Tom. Je suis content qu’il ait «  deviné  » son nom.

Après que Tom se soit lavé et que les trois se soient régalés de délicieux maquereaux à la moutarde grillés au feu de bois, les parents couchèrent leur enfant. Une fois que Tom fut endormi, Arsène et Lucie sortirent calmement pour se promener. Ils s’arrêtèrent près du trou de Kali. Le soleil allait bientôt se coucher. Arsène ramassa un galet qui avait pris la couleur écarlate de l’astre et le lança dans le trou pour montrer à Lucie d’où venait «  Kali  ». Après, Lucie regarda tendrement Arsène et prit sa main sur laquelle elle posa ses lèvres. Ensuite, elle la posa sur une de ses hanches. Arsène posa son autre main sur la hanche libre. Les deux s’embrassèrent jusqu’à la tombée de la nuit car ils furent interrompus par une lumière incandescente qui semblait venir du fond du trou. En effet, les cailloux brillaient et dessinaient les silhouettes des amoureux puis un cœur. Arsène et Lucie pensaient qu’il n’existait pas de plus beau spectacle que celui-ci. Mais après un instant, la lumière s’éteignit et le couple rentra chez lui en se tenant la main.

Le lendemain, Arsène et Lucie ne parlèrent pas de ce qu’ils avaient vu la veille à Tom car eux-mêmes ne s’en étaient jamais vraiment remis. L’enfant, assis à la table du petit déjeuner, demanda soudainement  : – Papa  ! Maman  ! Qu’est-ce que vous avez ce matin  ? Vous êtes tout bizarres  !

    – Rien, répondit sa mère. Nous sommes juste fatigués. Nous nous sommes couchés tard, hier soir.

    – Allez vous recoucher, si vous voulez, je fais la vaisselle.

    – C’est gentil, petit Tom, mais ce n’est pas la peine, fit son père.

Ce n’est que quelques jours plus tard que l’étrangeté des parents s’estompa. Après le dîner, ils dirent à leur enfant  : -Ce soir, Tom, tu te coucheras un peu plus tard que d’habitude car nous avons une surprise pour toi.

    – C’est vrai  ? C’est quoi  ? Dites  ! s’écria le petit garçon.

    – Tu verras mais il faut que tu sois patient, dit sa maman.

    – Oh non  ! J’la veux tout de suite  ! s’exclama Tom.

    – Attends un peu. Comme ça, tu l’apprécieras encore plus, dit son père. Allons faire un tour et après, on ira voir Kali.

    – Oui, c’est chouette  ! dit le garçon tout joyeux.

Lorsqu’ils arrivèrent près du trou, le soleil était sur le point de se coucher. Arsène tendit un gros galet blanc à son fils  : – Tiens, Tom, donne donc ce caillou à Kali.

Mais le garçon s’écria  : – Mais, t’es fou  ! Il est trop gros  ! Il va s’étouffer  ! Moi, j’veux celui-là.

Il se pencha pour ramasser un petit caillou tout rond qu’il lança aussitôt en disant  : – Kali, écoute ma musique et nourris-en ton âme  !

Comme la fois où les parents étaient venus seuls, dès la tombée de la nuit, les cailloux du fond se mirent à briller mais dessinèrent cette fois-ci, la silhouette de Tom. L’enfant contemplait ce spectacle avec admiration. Il en était bouche bée. Quand la lueur s’estompa, Tom dit  : – Oh beh, c’est fini  !

Et les cailloux se remirent à briller pour un «  merci  » final. Ensuite, les trois rentrèrent chez eux. Arsène et Lucie se tenaient par la main et Tom courait, bondissait et faisait des roulades sous l’œil attentif de ses parents. Mais après quelques minutes à cette allure, Tom fut vite épuisé surtout qu’il n’était pas habitué à veiller si tard. Alors, Arsène porta son fils sur ses épaules et aussitôt Tom se remit à crier  : – Fais gaffe, Sergent Garcia, car Zorro arrive avec Tornado.

Les trois riaient aux éclats. Peu après, ils arrivèrent et Tom courut sur le canapé sur lequel il s’assoupit. Il dormait à poings fermés. Sa mère releva délicatement ses jambes et posa une couverture sur lui.

Le lendemain, quand Tom se réveilla, il vit ses parents en train de déjeuner. Il se leva, bailla, s’étira et se frotta les yeux  : – Bonjour  !

    – Bonjour, dit sa maman. Tu viens déjeuner  : il y a du quatre-quarts avec de la pâte à tartiner.

    – Trop bien  ! s’écria le petit garçon.

Pendant le petit déjeuner, se mère lui demanda  : – A quoi tu penses  ?

    – A Kali, il faut que j’arrive à lui parler.

    – Après t’être lavé, tu pourras aller le voir, si tu veux.

 Quand l’enfant eut terminé de manger, il fila vers la salle de bains pour se laver. Après son bain, il s’habilla et courut vers le refuge de Kali. Arrivé, il prit un petit caillou et le lança dans le trou en s’écriant, cette fois-ci  : «  Kali, m’entends-tu  ?  » En guise de réponse, il n’obtint que le bruit d’un glissement de terrain. Ne le satisfaisant pas, le garçon refit le même geste  : le même bruit retentit. Tom rentra chez lui en pensant que Kali dormait. Arrivé chez lui, il vit ses parents en train de lire au coin du feu. Il leur demanda avec entrain  : – Papa  ! Maman  ! Je pourrais aller voir Kali, ce soir  ?
Ils répondirent  : – Mais, t’en viens  !

– Oui, je sais mais je crois qu’il dormait.

– Bon, si tu veux, dit son père.

– Je pourrais y aller seul  ? demanda le petit garçon.

    – Ah, ça, non  ! fit le père d’un ton sévère. C’est trop dangereux  ! Soit ta mère et moi t’accompagnons, soit tu n’y vas pas.

    – En plus, demain matin, on s’en va. Il faudra se coucher tôt pour se lever tôt.

Tom pleura à l’annonce de cette nouvelle  : – Je veux pas partir  ! Je suis bien ici  !

    – Mais Tom, on reviendra. On sait que tu es très attaché à cette île, dit Arsène.

    – On peut pas partir car Kali va mourir s’il n’a pas ses cailloux à manger, dit Tom, toujours aussi triste.

    – T’inquiète pas  ! Avec tout ce que tu lui as donné, il a sa réserve pour l’hiver, plaisanta sa mère.

Le petit garçon regarda son père, les yeux brillants de larmes et dit  : – Je pourrais aller lui dire au revoir, ce soir  ?

    – Mais oui, mon petit, fit son père, attendri.

    – Tout seul  ? continua l’enfant.

    – Mais oui  !

Tom remercia son père et reprit ses esprits.

Après le dîner, le garçon se préparait à partir lorsque son père lui demanda où il allait à une heure si tardive. L’enfant répondit qu’il allait voir Kali parce qu’on lui en avait donné l’autorisation. Son père qui tenait toujours ses promesses lui fit une bise sur le front et lui donna une lampe.

Près du trou, à son habitude, Tom ramassa un caillou qu’il lança en s’écriant  : «  Kali, m’entends-tu  ?  ». Le monstre répondit par un «  oui  » formé par les cailloux du fond qui brillaient. Il lança une deuxième pierre en disant  : «  Alors, tu dors plus  ? Tout à l’heure, je suis venu te voir et tu ne m’as pas répondu  ». Tom pouvait lire cette fois-ci  : «  Nous t’avons répondu mais tu nous as pas compris. C’était un langage. . .  » Comme il ne distinguait pas bien la suite, l’enfant s’approcha du trou mais il glissa à cause d’un éboulis et tomba. A la suite de sa chute, il perdit connaissance.

Au bout d’une heure, les parents qui commençaient à s’inquiéter, décidèrent d’aller voir si rien de grave ne s’était passé. Lorsqu’ils arrivèrent près du trou, ils ne virent que la lampe torche allumée. Pris de panique, ils s’écrièrent  : «  Tom, où es-tu  ?  » Sa mère qui imaginait le pire pleura  : «  Mon enfant est mort  ! Petit Tom, tu ne reviendras jamais  ! Et c’est de notre faute  : ton père et moi t’avons tué  ! C’est horrible  !  » Son père qui cachait sa tristesse s’écria  : «  Kali, si tu sais où est notre enfant, dis-le nous  !  » Les petits cailloux indiquèrent que l’enfant était avec eux et qu  ‘il n’était pas mort. Arsène, rassuré, essaya de consoler Lucie mais elle pleurait encore  : «  Mais comment on va faire pour le récupérer  ?  » Arsène ne répondit pas car il n’en avait aucune idée. Soudain, comme par magie, l’enfant se retrouva à côté de son père et aussitôt, un nouveau message apparut au fond du trou  : «  Votre enfant est vivant mais vous ne devez en aucun cas le réveiller car il mourrait et vous devez en aucun cas réveler notre secret.» Sa mère et son père, contraints d’inhiber leur joie, rentrèrent calmement chez eux  ; Arsène portait Tom dans ses bras.

Le lendemain, Quand le garçon se réveilla, il ne se souvenait plus de rien. Ses parents avaient cuisiné pendant la nuit, un gâteau au chocolat et aux noix, pâtisserie préferée de Tom, pour fêter son «  retour  ». Au petit déjeuner, l’enfant ainsi que ses parents, se régalèrent. Ensuite, ils préparèrent leurs affaires pour le départ. Tom voulait dire au revoir à Kali alors accompagné de ses parents, le petit garçon retourna au trou une dernière fois. Ils étaient tous stupéfaits par ce qu’ils avaient en face d’eux  : on avait érigé une statue de Tom pendant la nuit. L’enfant se retourna vers ses parents et dit  : «  C’était donc ça ma surprise. C’est rudement chouette  !  »

En fait, Kali n’a jamais existé mais c’était des sortes de petits écureuils qui vivaient au fond du trou et à chaque fois que Tom y lançait un caillou, il se transformait en noisette. Les petits animaux, très friands de ces fruits, remercièrent Tom par la statue. Tout le monde sait que les monstres mangeurs de cailloux n’existent pas.

Conte écrit en 2002

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