Les derniers dromadaires de Guelmim

Aux confins du Sahara, n’apparaissent pas encore les grandes dunes de sable balayées par le chergui. Seulement des collines désolées aux tons rouges baignées par une lumière aveuglante. Point de passage obligé des anciennes caravanes qui traversaient le désert, la paisible ville de Guelmim s’est forgé au fil du temps une réputation qui dépasse largement les frontières marocaines. Chaque semaine, du vendredi après-midi au samedi soir, la « porte du Sahara » s’anime et s’agite : elle perpétue la tradition en accueillant un des rares marchés de dromadaires du royaume.
Une fois au souk Amhayrich, il faut d’abord longer les allées étroites des marchands de fruits et légumes pour rejoindre l’enceinte réservée aux animaux. Devant la large porte, il devient difficile de se frayer un chemin. Des troupeaux de chèvres et de moutons bloquent le passage, malgré les coups de martinet répétés de leurs gardiens. Aux bêlements, se mêlent les klaxons de camionnettes qui tentent désespérément de passer et les cris de la foule et des marchands. Un peu plus loin, on aperçoit enfin les dromadaires. Une trentaine de bêtes se dressent près d’un abreuvoir complètement à sec. Pas  besoin de cordes pour les retenir, les animaux restent calmes, sous l’œil attentif de leurs maîtres.
Originaire de Dakhla et issu d’une lignée d’éleveurs de dromadaires, M’hamed est l’un des cinq marchands. « Mes animaux se négocient entre 9000 et 12000 dh, selon la qualité. Ceux destinés à l’élevage valent plus cher que ceux destinés à l’abattage », précise le vieil homme qui a revêtu une tunique bleue traditionnelle de nomade. Aux gens de passage, il montre volontiers son bétail. Parmi ses cinq pièces, son plus beau spécimen est une femelle blanche panachée. Elle porte un joli nom, qaf, parce que « son allure fait penser à la lettre du même nom », explique M’hamed en la calligraphiant dans le sable avec son index. A côté, un mâle costaud et très grand reste immobile. « C’est un Malien, ce sont les plus gros : ils peuvent peser jusqu’à 800 kilos, car ils boivent de l’eau salée », ajoute le vendeur.
A cause du prix prohibitif pour la plupart des Marocains de la région, M’hamed ne peut pas vivre uniquement de son élevage de dromadaires. Dans sa ferme à Dakhla, il élève aussi des chèvres qu’il vend directement sur place. L’été dernier, le Sahraoui a réussi à vendre deux couples : l’un à un Espagnol, l’autre à un Français. Avant de rejoindre le Vieux continent, les dromadaires doivent être placés en quarantaine afin de subir une série de contrôles sanitaires. Ensuite, ils sont acheminés dans de grands camions. Mais cette fois, il sera venu pour rien. La saison estivale est terminée, les ventes se font plus rares..
Un de ses voisins est plus chanceux : il cède un de ses dromadaires, après avoir négocié pendant plus de vingt minutes, à bon prix.  Il sera transporté à l’arrière d’un pick-up, puis abattu. Avant cela, il faut le capturer : une véritable épreuve de force et de rapidité qui nécessite pas moins de quatre hommes robustes. L’un saisit l’animal au cou, deux autres le font trébucher en attrapant les pattes arrière. Pendant tout ce temps, le dromadaire pousse des blatèrements effroyables. Une fois à terre, ils continuent de le maintenir de toutes leurs forces, et l’un d’eux pose son pied sur le cou. il ne reste plus qu’à attacher solidement les quatre membres tendus.
Le souk Amhayrich est un héritage historique. Pendant longtemps, Guelmim a été un lieu d’échange et de commerce. D’après l’ouvrage du journaliste anthropologue spécialiste du Sahara, Attilio Gaudio, « les populations du Sahara Occidental : histoire, vie et culture », « le Sud exportait sur le Noun, des moutons, des ânes, et en très petites quantités, des cuirs travaillés, guerba, bracelets et chapelets en bois noir et couvertures. A Guelmim, les riches commerçants du Sud touchaient les mandats qu’ils s’étaient faits envoyer au préalable et achetaient des animaux et des marchandises ». Les Tekna, paysans d’origine berbère chleuh semi nomades, disposent d’un important cheptel de dromadaires. Voilà comment Amhayrich est né. Guelmim, en plus d’être un point d’arrivée était aussi le départ d’une route commerciale qui rejoignait la ville mauritanienne de Bir-Moghrein puis Tindouf au nord ou Chinguetti au Sud. Cet itinéraire permettait aux Tekna de vendre leurs dromadaires, le produit de leur artisanat (tapis, poignards, cuivres…), ainsi que des produits exotiques (sucre, thé, étoffes…).
Un autre témoignage donne une idée de ce que pouvait être Amhayrich au 19e siècle, celui de Bou El Moghdad. En 1861, cet assesseur d’un cadi sénégalais séjourne à Guelmim une semaine. « On y voit de temps en temps des caravanes de Tombouctou qui viennent échanger de l’or, de l’ivoire, de la cire. J’ai même vu de la gomme, mais qui restait en magasin faute d’acquéreurs », raconte-il dans le récit de son voyage. Mais aujourd’hui, le marché a perdu de sa superbe. A moins d’avoir besoin d’un animal, les gens de Guelmim préfèrent le marché du centre ville, plus proche. Et les bijoux qui faisaient le faste d’Amhayrich autrefois sont de plus en plus remplacés par de la pacotille.


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