Mohamed Bariz : la voix de Marrakech

Une barbe et des cheveux grisonnants bouclés, des grosses lunettes rondes, un teint mat, Mohamed Bariz ne passe pas inaperçu, même sans sa tenue de scène, accoudé à une table du café de France à Marrakech. Aujourd’hui, il porte un beau blouson de cuir noir, un pantalon en toile et de belles chaussures fraîchement cirées. Conteur le plus connu au Maroc, il est un des trois derniers survivants de la mythique place Jama El Fnàa de Marrakech. Plus qu’un symbole, une légende. L’homme d’à peine 50 ans a toujours vécu pour la halqa. On ne parle pas avec Mohamed Bariz : on l’écoute attentivement, comme un enfant qui découvrirait un de ses contes la première fois. Quand il prend la parole, il raconte une histoire. Celle de sa vie, inimitable, passionne. Elle est à l’image de ce personnage unique. Mohamed Bariz parle en incantations syncopées : il roule les r et siffle les s comme personne. Quand il s’adresse à son interlocuteur, il ne le quitte pas des yeux. Il est alors sous son charme, comme hypnotisé, tel le serpent qui se dresse au son des niras et des tambours de la place Jama El Fnàa.
L’histoire de la vie de Mohamed Bariz pourrait commencer par “il était une fois”. Un jour de l’an de grâce 1967, un enfant de 8 ans découvre sur une grande place de Marrakech, une halqa. Fasciné par l’histoire de “Badr Basin et la fille du Roi”, raconté par Moulay Mohamed El Jabri, le petit Mohamed revient souvent écouter de nouveaux récits sur Jama El Fnàa. Son père, un humble artisan “illettré”, n’apprécie guère la nouvelle passion de son fils. Plein de préjugés, il pense que les conteurs ne sont que des vagabonds indésirables. Alors à chaque fois que Mohamed revient d’une halqa, son père le corrige à coups de bâtons. Las de subir ce châtiment injustifié, l’enfant part tout seul à pied sur la route de Benni Mellal avec comme seul bagage quarante histoires en mémoire un an plus tard. Ses parents sont morts d’inquiétude : il lance des avis de recherche dans tous les quartiers et hôpitaux de Marrakech. Sa première étape est Kaalaat Sraghmas. Dans ce village, les habitants, surpris de voir un enfant si petit seul sur les routes, l’accueillent chaleureusement. Mohamed veut un endroit plus grand. Il continue sa route. Après avoir marché 11 jours sous un soleil de plomb et parcouru plus de 200 kilomètres, Mohamed rejoint Benni Mellal. Sur la grande place de la ville, il impressionne la foule, lorsqu’il se produit le soir : âgé à peine de 10 ans, il est presque aussi bon que les vieux conteurs. La journée, il travaille avec un berger. Grâce à son labeur et son talent de conteur, le jeune Mohamed gagne correctement sa vie. Dès le premier jour, il touche 5 F. Le deuxième, 35 F. Le début de la consécration pour Mohamed Bariz. Il se sent comme un prophète : il inculque des valeurs aux gens et les éduque.
Toute sa vie, Mohamed Bariz a voulu se dégager de l’image du vagabond. À part son voyage à Benni Mellal, le conteur est plutôt sédentaire : il est resté presque toute sa vie à Marrakech, où il vit en compagnie de sa femme et de ses cinq enfants. D’ailleurs, il n’a rien d’un misérable : son sourire laisse apparaître de belles dents blanches et ses vêtements sont en parfait état. “L’argent que je gagne, je l’utilise pour nourrir et éduquer ma famille. S’il m’en reste, je m’achète des livres”, confie le vieil homme. Artiste érudit, Mohamed Bariz est toujours en quête de savoir. À ce jour, il connaît plus de 160 histoires. Livres des anciens, contes pour enfants, mais aussi ouvrages de philosophie ou d’Histoire sont ses sources d’information pour bâtir ses récits. Un conteur veut éduquer les gens et veut partager ses connaissances avec eux. Voilà la véritable mission du Marrakchi. Parmi ses histoires, le spectateur peut entendre des textes du poète espagnol Jorge Luis Borges, de l’historien de sa région Hamid Triki ou de Mohamed Fariz. Parfois, il raconte en feuilleton, l’épopée de “la guerre de Bassous” ou du “voyage de Beni Hilal”, des ouvrages en quinze tomes ! Mohamed Bariz n’est pas qu’un conteur, c’est aussi le gardien d’un trésor inestimable : l’homme possède un cahier de 452 pages rempli d’histoires nées de son imagination fertile. Il a contacté plusieurs fois des éditeurs pour que son recueil soit publié. En vain. « Si les gens n’apprécient pas notre culture et notre patrimoine à leur juste valeur, je préfère que ce cahier reste chez moi », précise-t-il.
Sentant que la fin de la halqa est proche, Mohamed Bariz remue ciel et terre pour défendre son art, mais très peu le soutiennent. « Même les enfants d’aujourd’hui ne savent plus ce qu’est un conteur. La halqa est perdue : dans une dizaine d’années, elle n’existera plus », regrette l’homme désabusé. Il a quand même créé avec son ami Abdelhay Nafiai, une association pour que la halqa continue de vivre. Mohamed Bariz voudrait monter une école pour former des conteurs à Marrakech. Malheureusement, depuis six mois, le ministère de l’Education Nationale ne donne aucune réponse. Pourtant, le conteur ne demande pas beaucoup d’argent, seulement le SMIC. Et tout au long du mois de mars, ils préparent une caravane des contes qui devrait rejoindre Rabat et Casablanca. A son bord, l’association de la défense de la halqa devrait transporter un grand vase de 2 m de haut sur 1 m de large. Confectionnée par les potiers les plus émérites de Marrakech, cette œuvre aura pour but de figurer dans les pages du Livre des Records Guiness.
Son mentor, le ch’rif Jabri gravement malade, a déserté la place Jama El Fnàa. Il ne reviendra pas. Mais depuis peu, on peut y croiser un jeune homme de 13 ans très talentueux. C’est le fils de M. Bariz. « Comme il aime raconter les histoires du quartier, ma femme lui a toujours dit qu’il sera conteur. Je ne l’ai pas forcé : il a vraiment envie de faire ça. Je l’ai juste incité à se produire sur la place », précise le père en retrouvant son sourire. Bariz Junior a appris 24 histoires en 6 mois. Le jeune homme a déjà le talent d’un orateur. De mémoire, il raconte ses histoires sur un ton grave avec presque le même regard hypnotique et malicieux de son père, même si des fois, le conteur apprenti bafouille un peu. L’histoire de Mohamed Bariz a de grandes chances de connaître une fin heureuse.


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