Vellupilai Pirapaharan

Le conflit au Sri Lanka oppose deux ethnies : les Cingalais et les Tamouls. Les premiers, bouddhistes pour la plupart, sont majoritaires sur l’île (74 %) ; les seconds, hindouistes, sont concentrés au nord et à l’est sur le littoral essentiellement. Sur cette partie, les Tamouls sont en majorité. Leur rivalité dure depuis plus de 2000 ans. Les deux communautés se sont toujours battues pour occuper tout le territoire. Dans la première moitié du 20e siècle, Ceylan (le nom Sri Lanka n’est apparu qu’en 1972) est une colonie britannique. Pour éviter le renversement de la colonie par les autochtones, la Grande Bretagne applique une politique de division territoriale, et favorise le camp minoritaire

De plus, elle fait venir des Tamouls du Sud de l’Inde (province du Tamil Nadu), car ils ont besoin de main d’oeuvre pour les plantations. Après l’indépendance de l’île en 1948, les Cingalais, majoritaires, se retrouvent au pouvoir et font payer aux Tamouls l’humiliation qu’ils ont subie pendant les précédentes décennies. Aujourd’hui, le groupe armé des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul, dirigé par Velupillai Pirapaharan, se bat pour l’indépendance du territoire où ils sont majoritaires. 70 000 personnes auraient péri dans ce conflit depuis les années 70.

Les revendications

Les Tamouls

En 1976, les Tamouls adoptent un texte, la résolution de Vaddukokai, définissant le statut de l’Eelam Tamoul et les raisons de sa création. L’Eelam qui regroupe les régions du nord et de l’est de l’île, doit devenir un Etat indépendant et socialiste avec Trincomalee comme capitale.

D’autre part, les Tamouls reprochent au gouvernement cingalais de mener une politique « raciste » à leur encontre : ils parlent même de « génocide ». En 1957, le gouvernement émet un projet de loi (mis en vigueur qu’en 1961), visant à faire du cingalais la langue officielle du pays : jusqu’à présent c’était l’anglais. C’est l’Official Language Act. Les Tamouls prennent le texte comme une menace et une humiliation pour leur culture et leur langue. La situation entre les deux ethnies commence à se détériorer.

Pour remédier à ce problème, le Front Uni de Libération Tamoule (parti Fédéral) négocie avec le premier ministre Solomon Bandaranaike pour un amendement du texte de loi proposé : le tamoul doit devenir la langue d’usage dans les administrations à l’est et au nord. Mais soumis à des pressions de moines bouddhistes soutenus par le parti unioniste, le premier ministre abandonne le pacte signé avec les Tamouls. Malgré cela, Solomon Bandaranaike paiera cher sa « trahison ». En 1961, il est assassiné par des moines bouddhistes. En mai 1958, une rumeur se répand et met le feu aux poudres : un Tamoul aurait tué un Cingalais. La communauté tamoule est sujette à des agressions répétées de la part de Cingalais. Des centaines de Tamouls meurent dans ces émeutes de 1958 qui ont marqué profondément les esprits, notamment celui d’un jeune garçon, Velupillai Pirapaharan (aussi connu sous le nom de Prabhakaran).

De plus, certains Tamouls d’origine indienne n’ont pas encore droit la nationalité sri lankaise (et par conséquent le droit de vote). En 1947, avant l’indépendance, la « loi sur la citoyenneté » fixait le nombre de citoyens tamouls à 75000. Ils étaient plus de 150 000. Stratégie politique, cette loi a permis aux cingalais de maintenir le pouvoir. Les Tamouls revendiquent aussi le droit à la citoyenneté et au relogement de tous les réfugiés (plus de 200 000 aujourd’hui).

En 1970, la constitution est réformée : « le Sri Lanka est désormais un état unitaire et républicain. » C’est aussi la fin de l’État providence. Ce qui accentue les inégalités entre les deux ethnies.

Les Cingalais

Les Cingalais ne souhaitent pas l’indépendance des parties septentrionale et orientale de l’île, car en cédant ces régions aux Tamouls, ils perdraient une grande part des terres exploitables. A l’est et au nord (zones en blanc sur la carte), les Tamouls ont développé une agriculture de l’irrigation. Les nouvelles terres fertiles sont convoitées par les Cingalais. De plus, la rade de Trincomalee est très intéressante d’un point de vue géostratégique.

D’autre part, la résolution de Vaddukokai exige que « l’Etat de Eelam Tamoul accorde la pleine nationalité de Eelam Tamoul à toutes les personnes parlant tamoul vivant dans n’importe quelle partie du monde ». Or, beaucoup de Tamouls vivent au Sud de l’Inde. La création d’un État tamoul pourrait affaiblir le pouvoir cingalais, pris alors en « sandwich » entre les Tamouls de l’Eelam et ceux du sud de l’Inde. Partisans d’un État unitaire, les gouvernements successifs ont toujours refusé l’indépendance du nord et de l’est et la création d’un état fédéral.

Qui est Velupillai Pirapaharan ?

Son enfance

Pirapaharan est né le 26 novembre 1954 à Valvettithurai, un petit village sur le littoral de la péninsule de Jaffna. En 1958, il n’a que trois ans lorsqu’il apprend qu’un prêtre hindou a été brûlé vif et que des enfants tamouls ont été jetés dans des bidons de goudron bouillant par des cingalais, il est traumatisé. De plus, sa tante a été brulée au visage pendant les heurts et sa maison a été pillée par des nationalistes cingalais.

Pirapaharan grandit dans un environnement très religieux. Sa famille administre un des plus célèbres temples de la Péninsule de Jaffna. Sa mère, Parvathy, est femme au foyer et son père, Velupillai, est officier du développement territorial au sein du gouvernement. Son but est d’éduquer ses enfants et de les inciter à joindre le gouvernement. Les frères et soeurs de Pirapaharan comblent les souhaits de leur père. L’aîné, Manoharan, intègre le Service Civil du Ceylan, summum des services gouvernementaux sri-lankais. Ses deux soeurs se marient avec des hommes de haute estime au service de l’Etat.

 

Sa formation intellectuelle

Pirapaharan ne suit pas leur chemin de ses aînés. Enfant, il est le favori de la famille. Son père peu autoritaire, suscitait le respect de tout le village. Il aimait et comprenait ses enfants. Prendre conscience des problématiques politiques et sociales était un aspect de l’éducation de Pirapaharan enfant. A travers l’écoute de discussions « adultes » et une lecture intensive, le futur chef des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul a été formé. Ce n’est pas donc le cadre social et familial de Pirapaharan qui lui a donné envie de défendre la cause tamoule, mais bel et bien le contexte politique.

A l’époque de la création de « l’Armée des Tigres », Pirapaharan est élève du Chitampara College. Il apprend que les dirigeants cingalais n’ont pas les moyens de s’opposer aux religieux bouddhistes qui croient que l’île est un pays cingalais et bouddhiste.

 

La lutte armée

La plupart des « Tigres » sont issus du village natal de Pirapaharan. Pendant toute son adolescence, il reste en contact avec eux. En 1972, il rejoint à son tour la lutte armée et en devient leur leader. A partir de ce jour, il ne reverra plus sa famille.

Lors du tsunami de décembre 2004, une rumeur court : Pirapaharan serait mort noyé. Mais il réapparait chaque 27 novembre pour son traditionnel discours.

Rôle et poids dans le conflit


Pirapaharan est le chef suprême des TLET. Les TLET sont nés des cendres des Nouveaux Tigres Tamouls et de l’Armée des Tigres.

Le 12 août 1961 (l’année de l’application de l’Official Language Act), un groupe de rebelles tamouls, « l’armée des Tigres », se forme à Trincomalee. Cette organisation très secrète est composée de jeunes du Parti Fédéral Tamoul et de membres du Service Civil du Ceylan. En 1972, « l’armée des Tigres » devient les Nouveaux Tigres Tamouls et Pirapaharan prend en main la section la plus virulente. Pendant quatre ans, des conflits internes éclatent entre tamouls modérés et radicaux. Le 05 mai 1976, les Nouveaux Tigres Tamouls deviennent les Tigres de Libération de L’Eelam Tamoul, la branche la plus virulente.

Les TLET sont composés de rebelles. Une centaine de mineurs servirait la cause des Tamouls, selon l’UNICEF. Depuis les années 80, ils disposent d’une armée de kamikazes, les « Tigres Noirs » : ils portent une capsule de cyanure au tour de leur cou. Les attaques suicides se multiplient. Les TLET disposent d’un attirail militaire impressionnant : armes à feu, explosifs, vedettes et avions de chasse. Ils s’approvisionneraient dans les anciens pays du bloc communiste (Russie, Afghanistan, Géorgie et Ukraine) et la province du Sud de l’Inde, Tamil Nidu. Leurs activités seraient financées par le trafic de drogues et deux associations mondiales de Tamouls à but culturel (leurs sièges sont au Canada).

Les Tigres sont considérés comme terroristes par l’Union Européenne et les États-Unis. Si les Etats Unis avaient « fiché » les TLET dès le milieu des années 90, ce n’est que l’année dernière que l’Europe a suivi la position des Etats-Unis.

 

Le « tableau de chasse » de Pirapaharan

Pirapaharan est soupçonné de l’assassinat de plusieurs personnalités. Qu’il en soit le principal acteur ou le commanditaire, ces soupçons ont fait de lui l’un des hommes les plus recherchés par la communauté internationale. Parmi ses probables victimes, des hommes d’Etat cingalais et des tamouls modérés.

Les plus connus sont : Alfred Duraiappah, maire de Jaffna mort en 1975 ; Ranasinghe Premadasa, président sri lankais mort en 1993 et Rajiv Gandhi, ancien Premier ministre indien mort en 1991.

 

Pourquoi Pirapaharan aurait assassiné Rajiv Gandhi ?

D’après la version du journal indien, India Today, Pirapaharan n’a pas directement assassiné Rajiv Gandhi, mais il est le commanditaire d’un acte prémédité 8 mois à l’avance.

En 1987, un pacte entre le premier ministre indien Rajiv Gandhi et le président unioniste sri lankais Junius Jayawardene est signé. L’IPKF (Forces Indiennes pour le Maintien de la Paix) intervient au nord et à l’est pour calmer les affrontements entre les rebelles et l’armée sri lankaise à Jaffna. Le Sri Lanka est intéressant pour l’Inde : elle veut asseoir sa suprématie dans la région face au Pakistan et à la Chine. Suite au pacte, l’Inde est autorisée à envoyer des troupes à la demande du gouvernement sri lankais. Une volonté de l’Inde de s’installer dans tout le territoire tamoul (plus seulement à Jaffna) marquera le début des rixes entre TLET et troupes indiennes. Le massacre de Valvettiturai, village natal de Pirapharan, est inacceptable pour les rebelles séparatistes. En 1989, Rajiv Gandhi n’est plus premier ministre : V.P. Singh a pris sa place. Il retire toutes les troupes du Sri Lanka. Mais en 1991, de nouvelles élections ont lieu et Gandhi est donné favori. Les TLET redoutant le retour des troupes indiennes sur leurs terres auraient décidé d’assassiner Rajiv Gandhi, en campagne sur l’île.

Un jour, la paix ?

 

Février 2000, le ministre des Affaires Étrangères norvégien se rend à Colombo pour s’entretenir avec les dirigeants des partis sri lankais et tenter de renouer le dialogue avec les TLET.

En 2002, un accord de cessez-le feu est signé entre le gouvernement cingalais et les TLET. La trêve ne dure pas longtemps. Dès 2003, les TLET refusent les négociations de paix et de nouvelles attaques suicides de la part des rebelles ont lieu. La raison ? A cause du conflit, beaucoup de Tamouls se retrouvent sans maison. Le gouvernement ne s’occupe pas de les reloger.

L’accord de cessez-le-feu passé en 2002 entre le gouvernement et les TLET a été un espoir pour la paix. C’est grâce à la Norvège que les deux parties prenantes se sont mises en accord. L’Union Européenne doit suivre l’exemple du pays scandinave, mais le fait d’avoir mis les TLET sur sa liste d’organisations terroristes ne va pas arranger les choses.

Depuis le massacre de Muttai où 17 membres d’Action contre la faim ont été tués, les ONG vont de moins en moins sur le terrain. L’ONU ne veut pas intervenir car « c’est un problème interne au pays. »

Sur le plan politique, Tamouls et Cingalais ont trouvé une entente par le biais de l’Eelam Democratic Party. Composé de politiques de tout horizon dont un ancien des TLET et un membre du parti unioniste, cette formation de coalition milite légalement pour les droits des Tamouls. Les TLET y sont opposés : il considère les Tamouls de ce parti comme des traîtres. Pour le moment, les TLET sont contrôlés par un seul homme, Pirapaharan. Très charismatique, il est adulé par les rebelles. En revanche, auprès des Tamouls plus modérés, il est de moins en moins populaire. Peut-être son arrestation réglera ce conflit mais peut-être aussi que ça en fera un martyr ? Tant que l’Eelam ne sera pas créé, le conflit n’est pas prêt de s’arrêter.

Aujourd’hui, les affrontements entre TLET et l’armée sri lankaise sont à leur paroxysme. Les TLET viennent d’effectuer leur premier raid aérien le 28 avril dernier. Il visait des installations des compagnies pétrolières Shell et Indian Oil. N’oublions pas les nombreuses attaques suicides contre des civils notamment des religieux bouddhistes. Peut-être que ce durcissement de la stratégie militaire des TLET est une réponse à la récente capture du Colonel Karuna, un des responsables du financement et de l’armement des TLET, la veille du raid.


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